- Feb 13, 2026
Développement personnel : quand on demande à la victime de réparer la machine qui la broie
- Sandrine & Laurent
- 0 comments
On ne parle plus d’un “mieux vivre”, d’un “mieux être”, mais d’un véritable assujettissement psychique :
“Prends-toi en charge, répare-toi sans aide, dépasse-toi”.
Et tout ce storytelling autour de la “transformation”, du “leadership”, de la “résilience”, revient à faire tourner une seule et même injonction :
MOI, MOI, MOI.
Ce MOI performatif, hyper-exposé, hyper-responsabilisé, ce MOI que l’on forme, que l’on façonne, que l’on “optimise”, ce n’est pas un hasard, ni un phénomène neutre.
C’est le produit de nos modèles, très spécifiques, très historiques, très politiques :
le néolibéral,
productiviste,
individualiste,
normatif et performatif,
qui exige que chacun·e devienne l’entreprise de soi-même, le “manager de soi”, le “moteur de soi”, et assume seul·e son échec, sa souffrance, sa fatigue, son effondrement.
Ce que tout ça dit sur notre modèle
Ce que ce “mieux-être” imposé dit à l’échelle d’un système, c’est :
la fin de l’État-providence, remplacé par l’individu “responsable de tout”,
le recul des communs, du collectif, du social, au profit de l’“individu entrepreneur de lui-même”,
la normalisation absolue de la performance, de la rentabilité, de l’utilité,
-
et donc la mise en échec systématique de tous ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre :
les plus vulnérables,
les classes populaires,
les précaires,
les personnes en situation de fragilité physique, mentale, sociale,
et bien sûr, les profils neuro-atypiques (TDAH, TSA, DYS, HPI, troubles de l’anxiété, etc.).
Notre “santé mentale” nationale, c’est-à-dire le fait que plus personne ne tienne, explose, se déconnecte, se détruit “à la tâche”, n’est pas un “malheur personnel”.
C’est le malheur du système, c’est le malheur du modèle :
un système qui exige que tu te “fixes”, que tu “travailles sur toi”, que tu “sois performant·e, optimisé·e, positif·ve, adaptable, bienveillant·e, créatif·ve, responsable, autonome, en paix, et souriant·e même en burn-out”,
un système qui pathologise tout ce qui déborde, qui déraille, qui souffre, qui résiste, et qui le fait porter par l’individu.
Et les neuro-atypiques dans tout ça ?
Ce qui est terrifiant, c’est que ce discours du “mieux-être”, très occidental, très unicorn, très “startup de soi”, explose précisément dans les milieux qui parlent de “transformer le système”, de “changer le monde”, de “bienveillance, douceur, empathie, résilience, leadership sensible…”, et qui, en pratique, sont les plus durs, les plus normatifs, les plus toxiques pour les cerveaux atypiques.
Parce que dans ce modèle, ce n’est pas le système, les logiques, les cadres, les rythmes, les normes, les relations, les hiérarchies, les objectifs obscènes, les KPIs foireux qui sont en cause.
Non.
C’est toi.
Tu es “trop émotif·ve”,
tu es “trop sensible”,
tu es “trop anxieux·se”,
tu es “trop “dramatique””,
tu es “trop lent·e”,
tu es “trop brouillon·ne”,
tu es “trop “dans ta tête””,
tu es “trop burnout”.
Et donc, ce que tu dois faire, c’est :
te “travailler”,
te “réguler”,
te “hiérarchiser”,
te “prioriser”,
te “motiver”,
te “gérer”,
te “développer”,
te “transformer”.
Et quand tu dis : “Ma façon de fonctionner, c’est comme ça, je ne suis pas défectueux·se, c’est le système qui est mal foutu pour moi”,
on te répond :
“Tu as un problème de confiance en toi,
un manque de développement,
un manque de “maîtrise”,
un manque de “leadership sur soi-même”.”
Quand le “mieux-être” devient une idéologie de la domination
Ce que ce “mieux-être” moderne devient, c’est une idéologie très particulière :
celle du capital, du travail, de la performance,
habillée en “bienveillance”, en “sens”, en “résilience”, en “accompagnement”, en “transformation”,
mais qui, en réalité, sert à :
faire tourner la machine,
la maintenir inchangée,
la légitimer,
et écraser tout ce qui résiste, tout ce qui déborde, tout ce qui est “différent”,
sous prétexte que “ce sont les individus qui doivent évoluer, pas le système”.
Et ce qui est cynique, c’est qu’on ne se contente pas de demander à l’individu de se plier, de se compresser, de se transformer :
on lui fait payer des formations, des coachs, des thérapies, des livres, des stages, pour “travailler sur soi”,
alors que le plus souvent, ce dont il·elle a besoin, c’est de temps, de sécurité, de structures, de conditions, de reconnaissance, de permissions de ne pas tenir, de ne pas être toujours “performant·e”, de pouvoir être “imparfait·e”, de pouvoir demander de l’aide, sans être stigmatisé·e.
Ce que ça produit sur le terrain
Donc, ce que tu as lu, ce n’est pas seulement une “critique du développement personnel occidental” par rapport à d’autres cultures.
C’est aussi une question vitale, politique, ici et maintenant, pour celles et ceux qui :
vivent dans des systèmes productivistes et néolibéraux extrêmes,
pensent qu’ils·elles se transforment “en douceur”, “en bienveillance”,
mais qui, en réalité, reproduisent en interne les logiques de soumission, de performance, de normalisation,
-
et qui, souvent, font le contraire de ce qu’ils·elles disent vouloir :
au lieu de déconstruire, ils·elles consolident,
au lieu de libérer, ils·elles normalisent,
au lieu de dégager de la pression, ils·elles en rajoutent,
au lieu de relier, ils·elles isolent.
Et ce qui est encore plus violent, c’est que ce “mieux-être” passe pour un progrès,
alors qu’il s’agit très souvent de la dernière couche de vernis sur une machine qui broie, et qui dit à la victime :
“Tu as seulement besoin de mieux t’adapter.”
Conclusion : ce que ça interroge
Ce que ça interroge, c’est :
le modèle de société,
le modèle de travail,
le modèle de “santé mentale” qu’on s’impose collectivement,
-
et surtout :
jusqu’à quel point on accepte que la responsabilité de la souffrance, de la maladie, de l’effondrement,
soit renvoyée entièrement à la victime,
alors que le problème, c’est bien le système, les conditions, les normes, les logiques, les cadres, les rapports de pouvoir.
Et, plus concrètement, ça interroge chaque personne qui travaille dans ce secteur, chaque “accompagnant·e”, “coach”, “facilitateur·trice”, “formateur·trice”, et qui, parfois, répète ce que le système attend, sans forcément s’en rendre compte :
que ton “mieux-être”, ce n’est pas seulement un outil de transformation,
c’est aussi un outil de reproduction,
un outil de survie,
un outil de gestion,
et, parfois, un outil de violence intériorisée.
Dit autrement, on ne vous demande plus de changer le système, mais de vous plier, vous adapter, vous normaliser, et de payer pour ça (formations, coach new age, livres…) afin de "travailler sur vous"… et continuer à servir la machine sans broncher.
En réalité, ce qui doit nous interroger, c’est :
Quel modèle de société, de travail, de « santé mentale » acceptons-nous collectivement ?
Jusqu’où laissons-nous la responsabilité de la souffrance sur les victimes, alors que le problème, ce sont les conditions, les rapports de pouvoir ?
L’un de nos objectifs, à travers Terratypique, est de vous partager les grilles de lecture, les outils, les formes d’accompagnement qui ne visent pas à normaliser le cerveau atypique, mais à déconstruire les conditions qui le broie.
Ne pas tenir compte de ces dimensions, c’est ne jamais réellement voir, ni régler, les problèmes, bien au contraire.